Nous pourrions dire que nous sommes tous dans le même bateau. A la dérive.
Une sorte de Radeau de la Méduse sur lequel nous tentons de maintenir le cap malgré la tempête, avec pour seul horizon la continuité des soins.
Une force nous anime. Malgré la fatigue, malgré l’épuisement physique et moral, malgré le manque de respect institutionnel et politique, malgré les dimanches et les vacances sacrifiés, les anniversaires auxquels nous n’assistons pas, les moments de vie familiale auxquels nous renonçons et des revenus souvent sans rapport avec l’étendue de nos responsabilités, nous continuons. Nous tenons, parfois bien au-delà de ce que nos corps et nos esprits peuvent raisonnablement supporter.
Puis certains d’entre nous finissent par céder. Nous appelons ça le burn-out. Un anglicisme presque banalisé, un mot devenu courant, presque anodin à force d’être employé, mais surtout parfois méprisé par nos pairs. Pourtant, derrière ce terme se dissimule une réalité autrement plus brutale : les crises d’angoisse, la perte de contrôle, les nausées, l’effondrement psychique, parfois les envies suicidaires. Et au bout du processus, cette impossibilité de continuer à prendre soin des autres lorsque l’on n’est plus capable de prendre soin de soi-même.
Mais il ne suffit pas d’être en état de soigner. Encore faut-il s’interroger sur ce qui nous conduit à le faire, sur les valeurs que nous engageons dans cet acte et sur la conception de l’humanité qui sous-tend notre pratique.
J’ai longtemps pensé que le métier d’infirmier•ère reposait sur un socle moral commun : une certaine idée de l’égalité entre les êtres humains, une disposition à reconnaître la vulnérabilité de l’autre et la conviction que sa dignité ne dépend ni de son origine, ni de sa situation sociale, ni de ses opinions, ni de sa capacité à nous ressembler.
Je ne parle pas ici d’une quelconque obligation à aimer tout le monde. Je parle d’humanisme, de solidarité et d’universalisme. Autrement dit, de l’idée que chaque être humain mérite considération et protection, précisément parce qu’il est un être vivant.
Naïvement peut-être, j’avais associé ces valeurs à une sensibilité politique de gauche. Je pensais que celles et ceux qui avaient choisi un métier consacré à l’autre partageraient, sinon des opinions identiques, du moins une certaine conception de l’égalité et de la justice sociale.
J’ai dû revoir cette conviction.
Car comment comprendre que l’on puisse consacrer sa vie professionnelle au soin d’autrui tout en soutenant politiquement un projet de société qui établit des distinctions entre les personnes selon leur origine, leur nationalité ou leur statut administratif ?
C’est une contradiction qui aujourd’hui m’interroge.
Qu’est-ce qui nous a poussés au départ à choisir la profession d’infirmier•ère ?
Pour certains, il s’agissait d’une vocation. Depuis l’enfance, ils savaient qu’ils voulaient soigner, accompagner, soulager. Pour d’autres, ce fut une reconversion professionnelle, une recherche de sens, le désir de donner une autre orientation à leur vie. Pour d’autres encore, il s’agissait d’un choix plus pragmatique, une possibilité parmi d’autres, parfois un parcours auquel ils n’avaient pas initialement destiné leur avenir. Dans mon cas, pas de vocation. J’étais documentaliste numérique à Paris et j’ai choisi cette reconversion professionnelle, qui me permettait de venir vivre en Creuse avec la personne que j’aime.
Mon choix était pragmatique. Pourtant, je n’ai jamais considéré ce métier comme une simple activité professionnelle. J’y ai trouvé une manière concrète de mettre en pratique mes convictions de solidarité et d’entraide.
Je ne crois pas que nous ayons besoin d’une vocation pour bien soigner. Par contre, je crois que nous avons besoin d’une sacrée dose d’empathie. Nous n’avons pas besoin de partager d’ailleurs les mêmes convictions philosophiques ou politiques. Mais j’avais imaginé qu’un élément nous réunissait toutes et tous en tant qu’infirmiers•ères : la reconnaissance de l’autre dont la dignité nous oblige.
Je me souviens ce cette réponse, si souvent prononcée en première année d’école d’infirmier•ère lorsqu’il fallait justifier son choix d’orientation :« Parce que j’aime les gens. »
J’avais envie de répondre qu’il s’agissait effectivement d’un bon point de départ. Non pas parce qu’il faudrait éprouver de l’affection pour chaque patient, mais parce que soigner implique une disposition à accueillir l’autre sans exiger qu’il soit aimable ou qu’il corresponde à nos propres valeurs.
Or, depuis 12 ans que je suis infirmière, j’ai vu qu’il était possible pour des collègues de soigner sans aimer, de prendre soin de personnes dont on conteste l’existence sociale. D’accomplir des gestes techniques sans se soucier de celui ou de celle qui les reçoit mais juste pour le plaisir de se dire qu’on est le ou la meilleur.e des infirmier•ères du service car on a réussi là où d’autres collègues moins sûrs d’eux, ont échoué.
Cette découverte m’a fait comprendre une chose que je n’avais jamais pensé remettre un jour en question : la pratique du soin et l’adhésion aux valeurs humanistes qui devraient lui donner son sens.
Être infirmier•ère, c’est entrer quotidiennement dans l’intimité des autres.
C’est toucher des corps, accueillir des confidences, observer des détresses que l’on ne soupçonnait pas et intervenir dans des moments où les personnes sont particulièrement vulnérables.
C’est soigner des personnes que nous n’avons souvent pas choisies.
C’est prendre soin des précaires comme des plus fortunés, prendre soin des personnes homosexuelles ou hétérosexuelles, des personnes étrangères, des sans-papiers, de celles et ceux qui ne parlent pas notre langue ou qui ne parlent pas du tout.
C’est aussi prendre soin de personnes dont les opinions politiques nous heurtent, de celles qui expriment des préjugés racistes ou qui défendent des idées auxquelles nous sommes profondément opposés.
Dans ma pratique, je soigne notamment des chasseurs, qui représentent une part non négligeable de ma patientèle. Pour une personne comme moi, engagée contre la chasse et pour la défense des animaux, cela peut constituer une contradiction inconfortable. Pourtant, cette opposition ne modifie en rien mon devoir professionnel.
Non pas parce que je renonce à mes convictions, mais parce que je refuse de faire de celles-ci un critère déterminant de la dignité d’autrui.
C’est là que réside à mes yeux, une dimension essentielle du soin : accepter que l’autre ait droit à notre considération sans avoir à la mériter par ses opinions, ses actes ou une appartenance à un groupe. Alors oui cela rend notre métier exigeant : nous sommes parfois tenus de prendre soin de personnes avec lesquelles nous sommes en opposition radicale. Mais cette exigence éthique soulève une question plus dérangeante : si nous reconnaissons que chaque personne doit pouvoir bénéficier de soins indépendamment de ce qu’elle est, pourquoi accepterions nous sans interrogation que des choix politiques contribuent à restreindre les droits de certaines catégories de personnes ?
Depuis que j’exerce, j’ai le sentiment d’assister à un déplacement progressif des opinions politiques de certains.es de mes collègues vers l’extrême droite.
Je veux être rigoureuse sur ce point : je ne dispose pas, à ce jour, de données suffisamment solides pour mesurer précisément cette évolution dans ma profession. Mon constat est celui d’une professionnelle de terrain, issu de mon expérience et des échanges que j’ai avec mes collègues. Il ne constitue pas une enquête représentative.
Mais ce qui semblait autrefois marginal dans mon environnement professionnel paraît aujourd’hui beaucoup plus présent. Cela m’interroge profondément.
Nous connaissons tous et toutes les journées interminables, les difficultés économiques, les contraintes administratives absurdes, la dégradation des conditions de travail et ce sentiment parfois de ne plus pourvoir exercer notre métier correctement.
Nous connaissons aussi la colère. Une colère légitime contre les gouvernements successifs, contre les politiques qui ont fragilisé l’hôpital public et désorganisé les parcours de soins. Tous ont d’ailleurs laissé les professionnels libéraux s’épuiser dans un système qui leur demande toujours davantage avec peu de moyens et peu ou pas de reconnaissance. Cela, les médias en parlent moins, mais quand l’hôpital s’effondre, ce sont les infirmier•ères libéraux.ales qui en paient les pots cassés.
Je comprends tout à fait que cette colère conduise certain.es de mes collègues à vouloir sanctionner les responsables politiques. Je suis d’ailleurs de ceux.celles-là. Évidemment qu’il faut sanctionner le pouvoir en place. Nous avons besoin d’une rupture, d’un renouveau. Et cela passe par le vote.
Mais je ne parviens pas à comprendre pourquoi la solution à cette colère serait de voter pour l’extrême droite, de voter pour le Rassemblement National.
Car il faut distinguer le vote de protestation de l’adhésion idéologique. Il faut arrêter de croire que les infirmier•ères seraient seulement guidé.es par la colère.
Un bulletin de vote n’est jamais seulement l’expression d’un état d’esprit. Il contribue à déterminer les politiques qui seront mises en œuvre, les droits qui seront protégés ou supprimés, les solidarités qui seront maintenues ou écrasées. Et je crois qu’une partie de mes collègues souhaitent profondément voir la solidarité pour tous disparaître.
Voter pour le Rassemblement national, ce n’est donc pas seulement exprimer son mécontentement à l’égard du pouvoir en place. C’est aussi contribuer à donner du pouvoir à un projet politique glaçant avec des conséquences réelles sur la vie des autres.
Je ne prétends évidemment pas que tous les électeurs du RN partagent les mêmes motivations, ni que tous adhérent consciemment à une idéologie raciste. Les comportements électoraux sont complexes. Mais cette complexité ne doit pas nous dispenser, nous soignant.es d’examiner ce que nous soutenons quand nous votons.
Et c’est précisément là que mon inquiétude commence.
Car si la progression de l’extrême droite traduit aussi la banalisation de discours xénophobes, la désignation des étrangers comme responsables des difficultés sociales et la remise en cause de certaines solidarités, alors nous ne sommes plus simplement face à une sanction électorale. Nous sommes confrontés à une transformation de notre rapport collectif à l’autre.
Les politiques de santé ne sont jamais neutres. Elles traduisent des choix de société : qui doit avoir accès aux soins, selon quelles conditions, avec quels moyens et au nom de quelle conception de la solidarité ?
La dégradation de notre système de santé ne peut pas être comprise indépendamment des choix économiques et politiques qui ont privilégié, au fil des années, les contraintes budgétaires, la logique comptable et certaines formes de rentabilité au détriment des besoins humains.
Lorsque les services hospitaliers ferment, lorsque les délais de prise en charge s’allongent, lorsque les soignants quittent leur profession et que des territoires entiers se retrouvent sans accès suffisant aux soins, ce sont des vies qui sont affectées.
Face à cette situation, il est tentant de chercher des responsables immédiatement identifiables. Les étrangers, les demandeurs d’asile, les bénéficiaires de l’aide médicale de l’État deviennent alors des cibles faciles dans un débat public où les mécanismes économiques et les responsabilités politiques sont souvent beaucoup moins visibles.
L’aide médicale de l’État est présentée comme un privilège, les personnes étrangères comme des concurrentes dans l’accès aux ressources collectives, et la solidarité comme une dépense dont il faudrait se débarrasser.
Pourtant, opposer les personnes vulnérables entre elles ne résout ni la pénurie de soignants, ni les déserts médicaux, ni la saturation des services hospitaliers.
La solidarité n’est pas la cause de l’effondrement de notre système de santé. Elle est l’un des principes qui devraient guider sa reconstruction.
Et c’est précisément ce qui distingue deux orientations politiques : l’une cherche à répondre à la crise en désignant des catégories de population comme responsables ou moins légitimes à bénéficier de la solidarité ; l’autre cherche à transformer les structures qui produisent les inégalités et à garantir à chacune et chacun un accès effectif aux droits fondamentaux.
C’est dans cette seconde perspective que je me reconnais.
Je ne crois pas que la réponse à l’abandon des services publics soit de restreindre encore davantage les droits des plus vulnérables. Je ne crois pas que l’on reconstruise un système de santé juste en hiérarchisant les vies selon les papiers que l’on possède.
Nous avons besoin d’une politique qui remette le soin, la prévention, les services publics et la justice sociale au centre de ses priorités. Une politique qui interroge la concentration du pouvoir économique, qui redonne aux citoyens la capacité de décider collectivement et qui considère la santé comme un droit fondamental plutôt que comme une charge comptable.
Nous avons besoin, en somme, d’une transformation politique et sociale à la hauteur de la crise que nous traversons.
Le RN ne constitue pas, à mes yeux, cette alternative.
Je ne demande pas aux infirmier•ères d’être politiquement irréprochables. Pas plus que je crois qu’il existe une orientation électorale obligatoire attachée à notre profession.
Les soignants sont des citoyens comme les autres. Ils ont des intérêts, des expériences, des convictions et des contradictions. Ils peuvent se tromper, changer d’avis, se sentir abandonnés et exprimer leur colère dans les urnes.
Mais notre métier nous confronte quotidiennement aux conséquences concrètes des inégalités. Nous voyons ce que la précarité fait aux corps, ce que l’isolement fait aux personnes âgées, ce que l’absence de soins fait aux malades, ce que les discriminations font à celles et ceux qui les subissent.
Cette proximité avec la vulnérabilité humaine devrait, me semble-t-il, nous conduire à une vigilance particulière face aux discours politiques qui prétendent résoudre les difficultés collectives en désignant certains individus comme moins légitimes que d’autres.
Notre expérience professionnelle ne nous rend pas infaillibles. Elle nous donne néanmoins des raisons supplémentaires d’interroger les conséquences humaines de nos choix politiques.
Je ne peux pas entendre qu’un collègue vote RN par colère, par désinformation ou dans l’espoir de sanctionner un pouvoir qu’il juge responsable de son épuisement. C’est complètement irresponsable. C’est même pire à mes yeux que de voter RN par conviction. C’est faire fi de tout esprit critique.
Lorsque l’adhésion à un projet politique repose sur le rejet assumé de certaines populations, sur la volonté de leur accorder moins de droits ou sur la conviction que certaines vies méritent davantage de protection que d’autres, je ne peux plus considérer qu’il s’agit d’une simple erreur de jugement dans le choix du vote.
La liberté de voter n’exonère personne de la responsabilité des conséquences politiques de son vote.
J’invite donc mes collègues à se poser une question simple, mais exigeante : que signifie mon vote lorsque, le lendemain, je retourne prendre soin de personnes dont j’ai contribué à soutenir l’exclusion, la discrimination ou la restriction des droits ?
Cette question ne vise pas à établir un tribunal des consciences. Elle vise à faire naître une réflexion sur la cohérence entre nos actes professionnels, nos valeurs déclarées et nos choix de citoyens.
Nous ne pouvons pas prétendre que notre engagement auprès des patients est entièrement séparé du monde politique. Tout est politique. Les politiques publiques déterminent en partie les conditions dans lesquelles nous soignons, les droits dont disposent nos patients et les moyens que nous avons pour les accompagner.
Le soin est un acte professionnel, mais il s’inscrit aussi dans une organisation collective. Il possède une dimension sociale et politique que nous ne pouvons pas effacer en refermant la porte du cabinet ou en quittant le service hospitalier.
Il ne s’agit pas de politiser chaque geste infirmier. Il s’agit de reconnaître que les conditions de possibilité du soin, tout comme l’accès aux droits et la protection des plus vulnérables, relèvent aussi de choix politiques.
Je refuse de considérer la progression de l’extrême droite comme une fatalité, ou son discours comme une réponse acceptable à la colère légitime des soignants.
La radicalité ne se résume pas à la violence des mots, à la brutalité des postures ou à la désignation de boucs émissaires. Elle consiste aussi à remonter à la racine des problèmes, à comprendre les mécanismes qui produisent les inégalités et à vouloir transformer les structures qui les entretiennent.
Je choisis la radicalité de gauche : celle qui ne renonce ni à l’égalité, ni à la solidarité, ni à l’universalisme ; celle qui refuse de hiérarchiser les êtres humains et qui cherche à construire les conditions matérielles d’une vie digne pour toutes et tous.
C’est pour cela que je suis militante à la REV, la Révolution écologique du vivant.
Parce que la santé ne se résume pas à l’absence de maladie. Elle dépend aussi de notre environnement, de notre alimentation, de notre logement, de nos conditions de travail, de nos transports, de nos liens sociaux et de la possibilité, pour chacune et chacun, de vivre dignement.
Parce que l’écologie ne peut être dissociée de la justice sociale. Parce que la protection du vivant perd son sens si elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur les rapports de domination, les inégalités et la place que nous accordons aux plus vulnérables.
Et parce que je refuse de croire que nous soyons condamnés à choisir entre notre dignité professionnelle et nos convictions humanistes.
Je veux encore croire au pouvoir de la politique lorsqu’elle permet aux citoyens de reprendre la main sur leur avenir. Je veux croire qu’un autre système de santé est possible, qu’une autre organisation de la société peut émerger et que la colère peut devenir une force de transformation plutôt qu’un instrument de division.
Nous sommes nombreux à être épuisés. Nous sommes nombreux à nous sentir abandonnés. Mais notre colère mérite mieux que les réponses simplistes de celles et ceux qui opposent les êtres humains entre eux.
Nous savons, dans notre pratique quotidienne, que la vulnérabilité ne choisit ni son camp politique, ni sa nationalité, ni sa classe sociale.
Si nous voulons sauver le soin, nous devons aussi défendre le monde dans lequel il peut s’exercer dignement.
Et ce monde-là, je continuerai à le défendre politiquement, collectivement et radicalement.
À gauche avec la REV, derrière Jean-Luc Mélenchon.