La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est une nécessité absolue. Mais elle ne peut justifier toutes les politiques, toutes les interdictions, ni toutes les atteintes aux libertés.
C’est pourtant une logique de plus en plus présente dans le débat féministe institutionnel : au nom de la protection, on pénalise ; au nom de la dignité, on interdit ; au nom de l’émancipation, on décide à la place des personnes concernées.
La proposition de loi n°3106 est une proposition parlementaire, soutenue politiquement par la ministre Aurore Bergé et portée par plusieurs mouvements féministes réunis au sein de la Coalition féministe et enfantiste pour une loi-cadre intégrale contre les violences sexuelles. Cette coalition rassemble plus de 150 organisations, dont certaines défendent explicitement une position abolitionniste.
Cette orientation n’est pas neutre : Aurore Bergé revendique elle-même une position abolitionniste et le Gouvernement affirme une « position abolitionniste ferme, claire et constante » sur la prostitution.
C’est précisément cette orientation politique que nous contestons : une conception abolitionniste qui prétend émanciper en retirant aux personnes concernées une part de leur autonomie, de leur capacité de consentir et de leur liberté.
Nous ne contestons ni l’ampleur des violences sexistes et sexuelles, ni la nécessité d’y consacrer des moyens considérables.
Nous contestons une politique qui, au nom de la protection et de l’émancipation, reconduit une conception abolitionniste du travail sexuel, porteuse d’une vision normative de la sexualité et susceptible de renforcer la pénalisation, la stigmatisation et le contrôle des personnes concernées.
Nous défendons une autre conception du féminisme : un féminisme matérialiste, radical, anticapitaliste et émancipateur, qui refuse la morale, le puritanisme et la mise sous tutelle des corps.
Cette conception de la protection trouve une illustration particulièrement concrète dans l’article 25 de la PPL n°3106.
Après son examen en commission spéciale les 22 et 23 septembre 2026, l’article 25 a été adopté. Le texte vise les actes sexuels réalisés à distance sur commande d’un client, lorsque la rémunération ou l’avantage constitue la contrepartie spécifique de l’acte et en a déterminé la rconcrétisation.
Il étend notamment le proxénétisme à certaines formes d’aide, d’assistance ou d’intermédiation liées à ces actes et crée une contravention de cinquième classe pour l’achat de tels actes sexuels en ligne.
Or le travail sexuel en ligne peut justement permettre à certaines personnes de contrôler davantage leur activité : choisir leur clientèle, filtrer les demandes, éviter des contacts physiques ou travailler depuis un espace qu'elles contrôlent. Le STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel en France) présente ainsi le travail sexuel virtuel comme une forme pouvant être perçue comme plus sécurisante précisément parce qu'elle évite le contact physique direct.
La question devrait donc être : comment rendre ces activités plus sûres ?
La réponse aux violences en ligne doit cibler les violences en ligne ; pas criminaliser l'existence même d'un travail sexuel numérique.
Mais le débat ne s’arrête pas au texte adopté en commission : le Gouvernement a déposé le 29 septembre 2026 l’amendement n°1274, qui propose de réécrire entièrement l’article 25 pour créer une infraction spécifique d’« exploitation sexuelle en ligne ». Cet amendement est actuellement en traitement en séance publique et n’a donc pas, à ce stade, été adopté.
Cette nouvelle rédaction entend recentrer la répression sur des situations dans lesquelles la personne n’aurait pas pu librement exprimer son consentement. Mais cette formulation pose une question fondamentale : si les travailleureuses du sexe sont considérées comme des victimes par nature, leur consentement sera-t-il réellement pris en compte ?
À force d’assimiler le travail sexuel à une situation de violence ou d’exploitation, le risque est de ne plus distinguer les personnes contraintes ou exploitées de celles qui exercent ce travail de leur propre volonté. Or, que ce soit dans le cadre d’une relation sexuelle ou d’un travail sexuel, la rémunération n’altère en rien le consentement.
La protection des victimes ne devrait donc pas passer par la négation de leur travail ou de leur capacité à consentir, mais par la reconnaissance de leurs droits, de leur autonomie et de leur capacité à faire entendre leur parole.
Cette question du consentement n’est pas secondaire. Elle est au cœur de notre désaccord avec une conception du féminisme qui tend à considérer les TDS comme des victimes par nature.
Il y a une contradiction fondamentale dans une partie du féminisme abolitionniste.
D’un côté, il affirme vouloir remettre au centre la parole des femmes, leur consentement et leur autonomie.
De l’autre, lorsqu’une personne exerce un travail sexuel et affirme qu’elle consent à cette activité, cette parole est trop souvent disqualifiée.
Elle ne serait pas réellement consentante. Elle serait nécessairement aliénée. Elle serait nécessairement victime. Son consentement serait suspect parce qu’il serait rémunéré. Mais depuis quand le féminisme consiste-t-il à décider qu’une personne ne peut pas savoir ce qu’elle consent à faire ?
Nous refusons de considérer les TDS comme des victimes par nature.
Certaines personnes qui exercent un travail sexuel sont victimes de violences. Certaines sont victimes de traite. Certaines sont exploitées. Certaines sont contraintes économiquement. Certaines souhaitent quitter leur activité et doivent pouvoir être accompagnées pour le faire.
Mais être TDS ne constitue pas en soi un statut de victime. Cette distinction est fondamentale.
Car transformer une catégorie entière de personnes en victimes présumées produit une conséquence politique extrêmement dangereuse : on retire à ces personnes leur capacité à être reconnues comme des sujets autonomes.
La question n’est pas seulement symbolique. Elle touche directement au consentement.
La proposition de loi n°3106 prévoit notamment d’intégrer le proxénétisme et certaines infractions relatives à la prostitution dans la définition des violences sexuelles. Le STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel en France) critique cette assimilation, estimant qu’elle conduit à rendre juridiquement suspect, voire inopérant, le consentement des TDS. Cette critique mérite d’être prise au sérieux : si l’activité elle-même est présumée relever de la violence, comment continuer à reconnaître la capacité d’une personne à distinguer une relation consentie d’une agression ?
Or le consentement ne disparaît pas parce qu'une activité est rémunérée.
Une personne peut consentir à une relation sexuelle et refuser une autre pratique. Elle peut accepter un client et en refuser un autre. Elle peut fixer un tarif, poser des limites, interrompre une prestation, négocier ses conditions de travail.
Et elle peut être victime d'un viol.
Ces réalités ne sont pas contradictoires.
Être travailleureuse du sexe ne signifie pas consentir à tout.
Comme pour n'importe quelle autre personne, le consentement doit pouvoir être donné, refusé ou retiré.
La lutte contre les violences sexuelles devrait précisément renforcer cette capacité.
Pas la nier.
Une partie du rejet du travail sexuel repose sur une idée implicite : utiliser son corps dans son travail serait nécessairement plus aliénant, plus dégradant ou plus immoral que les autres formes de travail.
Mais le travail mobilise toujours des corps. Une ouvrière utilise son corps. Un sportif utilise son corps. Une danseuse utilise son corps. Un soignant utilise son corps. Une personne qui travaille dans la restauration utilise son corps.
Le corps est la première force de travail, et le travail sexuel ne fait pas exception.
Le problème n'est pas qu'un corps puisse être mobilisé comme force de travail.
Le problème est ce qui permet à quelqu'un de contrôler la force de travail d'une autre personne, de capter sa valeur, de la contraindre ou de la priver de ses droits.
C'est ici que l'analyse féministe doit rencontrer l'analyse anticapitaliste.
Le capitalisme repose sur une réalité simple : celles et ceux qui ne possèdent pas leurs moyens de production doivent vendre leur force de travail pour vivre.
La force de travail n'est pas abstraite ; elle est incarnée dans des corps.
Le travail sexuel rend cette réalité particulièrement visible.
Le corps y devient directement un outil de travail, tandis que le temps, l'attention, la disponibilité, l'apparence, l'intimité et les compétences relationnelles peuvent être transformés en valeur économique.
Cela ne rend pas le travail sexuel unique dans sa relation au capitalisme.
Cela le rend simplement plus visible.
Car derrière la question du sexe se trouve une question beaucoup plus large : qui possède les moyens de travailler et qui capte la valeur produite ?
Qui possède les plateformes ? Qui fixe les commissions ? Qui contrôle les lieux ?
Qui décide des conditions de travail ? Qui contrôle les moyens de paiement ?
Qui peut imposer ses règles à celles et ceux qui travaillent ?
L'exploitation ne disparaît pas lorsqu'on interdit une activité : elle change de forme.
Et lorsqu'on prive les personnes de droits, lorsqu'on les contraint à travailler dans la clandestinité, lorsqu'on empêche leur organisation collective ou leur accès au droit commun, on ne supprime pas nécessairement l'exploitation : on peut au contraire renforcer le rapport de dépendance qui la rend possible.
C'est pourquoi une politique anticapitaliste du travail sexuel ne peut pas se contenter de condamner la « marchandisation des corps ».
Elle doit s'attaquer aux rapports de propriété, de pouvoir et de captation de la valeur.
Elle doit permettre aux TDS de disposer de droits, de se syndiquer, de s'organiser, de mutualiser leurs outils, de contrôler leurs conditions de travail et de négocier collectivement.
Nous refusons également une conception du féminisme qui ferait de l'État le nouveau gardien de notre sexualité.
Le patriarcat repose notamment sur le contrôle social des corps et des sexualités.
Pendant des siècles, les femmes ont été assignées à des rôles sexuels, familiaux et reproductifs définis par la société, la religion, la famille et l'État.
Le féminisme s'est construit contre cette appropriation.
Il serait paradoxal qu'aujourd'hui, au nom de l'émancipation, nous réhabilitions une partie de cette logique en expliquant aux personnes ce qu'elles peuvent faire de leur corps, ce qu'elles peuvent vendre, ce qu'elles peuvent désirer et ce qu'elles peuvent considérer comme un travail.
Un corps libéré n'est pas un corps dont l'État définit les usages légitimes.
C'est un corps dont la personne dispose.
Cela ne signifie évidemment pas que tout acte devient acceptable dès lors qu'une personne affirme y consentir : la contrainte, la violence, la traite, l'exploitation et les atteintes aux mineur·es doivent être combattues et sanctionnées.
Mais ces infractions doivent être caractérisées pour ce qu'elles sont.
La violence doit être combattue comme violence. La contrainte comme contrainte. La traite comme traite. L'exploitation comme exploitation.
Pas en transformant une activité entière en violence par définition.
Il faut aussi avoir le courage de nommer ce qui traverse parfois le débat : une forme de morale sexuelle.
Derrière certains discours sur la dignité, la marchandisation ou la « libération » des femmes apparaît parfois une conception très normative de la sexualité : certaines sexualités seraient dignes, d'autres dégradantes ; certaines relations seraient émancipatrices, d'autres nécessairement aliénantes.
Nous refusons cette hiérarchie morale.
La loi-cadre intégrale revendique une réponse globale aux violences sexuelles, avec un renforcement de la prévention, de l'accompagnement et de la justice, mais aussi un important volet pénal. La PPL n°3106 introduit notamment une définition commune des violences sexistes et sexuelles et organise différentes mesures de prévention, de protection et de répression.
Notre critique ne porte donc pas sur l'existence d'une réponse pénale aux violences.
Elle porte sur la place que le pénal occupe dans une politique prétendant être émancipatrice.
Car la pénalisation n'est jamais neutre ; elle touche davantage celles et ceux qui disposent du moins de ressources pour se protéger des conséquences sociales, administratives et économiques de la répression.
Pour les TDS, cela peut signifier davantage d'isolement, davantage de précarité, davantage de difficultés à travailler collectivement et davantage de méfiance vis-à-vis des institutions.
Le STRASS documente notamment les effets qu'il attribue au cadre actuel : discriminations bancaires, difficultés d'accès au logement, criminalisation de certaines formes d'entraide et obstacles dans l'accès à la justice.
Et c'est précisément le paradoxe : on prétend protéger des personnes en renforçant des mécanismes qui peuvent contribuer à les éloigner du droit commun.
Une véritable politique féministe devrait faire exactement l'inverse : garantir aux personnes concernées davantage de droits, davantage de protection et davantage de capacité d'action.
Nous ne voulons pas choisir entre la lutte contre les violences et les droits des TDS.
Nous voulons précisément les deux.
Nous voulons une politique qui permette à toute personne de travailler dans des conditions qui réduisent les risques, d'accéder aux soins, au logement, à la protection sociale, à la justice et à la réparation.
Nous voulons que les personnes victimes de traite ou de contrainte soient protégées, accompagnées et indemnisées, et puissent réellement sortir de ces situations.
Nous voulons que celles et ceux qui souhaitent quitter le travail sexuel puissent le faire sans perdre leur logement, leurs revenus ou leurs droits.
Nous voulons que les TDS puissent s'organiser collectivement et syndicalement, mutualiser leurs moyens et exercer un véritable contrôle sur leurs conditions de travail.
Nous voulons que le droit du travail puisse s'appliquer aux personnes qui travaillent dans l'industrie pornographique et que les plateformes soient soumises à des obligations de transparence et de protection.
Nous voulons lutter contre les discriminations, notamment bancaires, locatives, administratives et professionnelles.
Nous voulons garantir l'accès aux soins sans jugement moral et sans que la peur d'une conséquence policière ou administrative empêche de consulter.
Nous voulons que les violences commises contre des TDS soient traitées comme toutes les autres violences : prises au sérieux, poursuivies et réparées.
Nous voulons enfin que les premières personnes concernées participent directement à l'élaboration des politiques publiques qui les concernent.
La REV défend une conception du féminisme qui ne renonce ni à la liberté, ni à l'autonomie, ni à la lutte contre les rapports de domination.
Un féminisme matérialiste qui regarde les conditions réelles d'existence.
Un féminisme anticapitaliste qui s'attaque à l'exploitation de la force de travail et aux rapports de propriété.
Un féminisme radical qui combat le patriarcat sans reproduire ses mécanismes de contrôle.
Un féminisme qui refuse le puritanisme et la hiérarchisation morale des sexualités.
Un féminisme qui ne considère pas les TDS comme des victimes par nature.
Un féminisme qui reconnaît que le consentement des TDS vaut autant que celui de toutes les autres personnes.
Un féminisme qui combat l'exploitation sans criminaliser les personnes exploitées.
Un féminisme qui donne des droits plutôt que d'en retirer.
Nous ne voulons pas choisir entre combattre les violences et garantir la liberté : nous voulons combattre les violences sans retirer leur liberté aux personnes que nous prétendons protéger, tout en leur donnant la possibilité d’accéder aux mêmes droits que toustes.
Audrey Galleras
Coordinatrice nationale de la REV
Sources principales
Assemblée nationale — Proposition de loi n°3106
Texte intégral de la PPL n°3106
Conseil d'État — Avis du 16 juillet 2026
Assemblée nationale — Dossier de la loi-cadre intégrale
Assemblée nationale — Coalition féministe et enfantiste auditionnée le 16 septembre 2026
STRASS — Analyse de la PPL VSS et des articles 1 et 25
STRASS — Alerte sur les articles 1 et 25