Du besoin d’intégrer la technocritique dans la réflexion militante...
Le 09/01/26
Par Julien, membre de la REV
Si vous ne deviez lire que cela :
Face aux problèmes existentiels auxquels sont confrontés l’humanité, les autres êtres sentients et les écosystèmes, les adversaires politiques de la REV ont pris le parti de noyer les citoyens sous une propagande techno-solutionniste où le progrès débridé serait la solution miracle. Étrangement, il se trouve que ces innovations, souvent liberticides ou/et potentiellement désastreuses pour le vivant, sont portées par une Big Tech qui ne cache plus ses accointances avec les partis fascistes, qu’ils soient déjà au pouvoir ou en passe de l’être.
Afin d’éviter de voir les propositions politiques du parti frauduleusement réduites à un simple refus de la modernité, il faudrait défendre une approche technocritique dont la rationalité et la méthode d’analyse seraient bénéfiques à deux niveaux : celui du débat politique, pour forcer les adversaires du parti à dévoiler leurs agendas techno-fascistes, et celui de la formation de ses militant·e·s, pour les inviter à clarifier, collectivement et individuellement, leur système de valeurs et les objectifs censés appuyer l’avènement d’une société post-capitaliste et antispéciste libérée des systèmes d’oppressions actuels.
En tant qu’outil de lutte contre la propagande techno-fasciste de nos adversaires, cette approche se traduirait par sa formalisation dans le programme politique du parti et par une formation censée transformer les plus techno-sceptiques en technocritiques capables d’expliciter rationnellement leurs choix vis-à-vis de certaines technologies, avancées scientifiques et projets de recherche.
Le 23 juillet 2025, le président des États-Unis annonçait le financement du Projet Stargate à 500 milliards de dollars afin d’assurer ”la domination mondiale des États-Unis sur l’intelligence artificielle (IA)”. À travers ce discours s’exprimait le courant techno-idéaliste de la Sillicon Valley qui soutient l’administration Trump dans sa volonté de déréguler le marché du numérique sans se préoccuper de l’avènement d’un régime totalitaire orwellien.
Pourquoi le techno-idéalisme ambiant est-il si influent ? Quel est son impact politique et sociétal ? Le techno-scepticisme qui s’y oppose est-il tout aussi critiquable ? Dans ce cas, comment remettre en question le techno-idéalisme sans être qualifié de techno-sceptique primaire ? Bref, j’estime que ce sujet devrait nous interroger sur la nécessite´ de préserver notre esprit critique au travers d’une démarche dite ”techno- critique”.
Comme le terme n’a pas de définition officielle, je définirai le techno-idéalisme comme ”l’approche politique qui consiste à évaluer la technologie (1) uniquement sous l’angle de ses bénéfices, avérés ou idéalisés, en minimisant ou invisibilisant ses effets néfastes sur nos sociétés, les êtres sentients et les écosystèmes”. L’approche politique inverse reviendrait à parler de techno-scepticisme.
Dans cet article, je définirai la technocritique comme une posture intellectuelle qui consiste à évaluer les progrès technologiques en fonction de la totalité de leurs effets sur nos sociétés, les êtres sentients et les écosystèmes afin de discerner lesquels nécessitent d’être priorisés, régulés, mis en sommeil ou abandonnés. Cette définition, forcément biaisée car inventée pour cet article, est donc plus positive que celle de Jean-Pierre Dupuy qui la définit davantage comme un courant de pensées axé sur la critique du concept de ”progrès technique” (2).
Mon avis est que la technocritique doit devenir un impératif de formation des militant•e•s en réaction aux dangers du techno-idéalisme, cette forme de propagande développée par nos adversaires qui souhaitent pérenniser leurs systèmes d’oppressions et empêcher les citoyens de prendre conscience des problématiques qui mettent en danger nos sociétés, les êtres sentients et leurs écosystèmes.
Pour vous en convaincre, il conviendra d’abord de comprendre pourquoi le techno-idéalisme est devenu un outil d’influence et de propagande des ploutocraties (3) au service des agendas techno-fascistes, sans oublier de rester critique vis-à-vis d’une approche purement techno-sceptique pas plus enviable, pour expliciter l’impératif de développer plus avant l’approche technocritique dans le programme de la Révolution Écologique pour le Vivant (REV).
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Le techno-idéalisme a tout d’un outil d’influence, voire de propagande, des ploutocraties.
En effet, à grands coups de campagnes marketing qui consistent à vendre une solution technique pour chaque problème, les grandes multinationales ne cherchent qu’à protéger leurs intérêts, voire leurs monopoles. Les salons deviennent ainsi les nouveaux temples du ”tout technologique”, à l’instar du salon Habitat Déco de Nancy en 2024 qui proposait toujours plus d’autonomie et de high-tech, comme si votre bien-être en dépendait (4).
L’écho positif qu’obtient ce techno-solutionnisme dans les classes dirigeantes débouche alors sur un véritable outil de propagande (5) : le techno-idéalisme. La vidéo de la journaliste Pamela Moritz dans Blast (6) semble suffisamment démonstrative pour m’éviter de trop m’attarder sur le fait que le progrès technologique est d’abord vu comme une opportunité économique pour les personnes défendant le sophisme d’une croissance infinie dans un monde fini... Les mêmes personnes qui ne cachent plus leurs objectifs de faire arriver au pouvoir les partis fascistes susceptibles de préserver leurs intérêts politico-financiers.
En effet, le techno-idéalisme, en tant qu’outil du techno-fascisme, est un concept qui contribue à pérenniser les systèmes d’oppression déjà en place. L’IA est devenue le domaine d’investissement prioritaire des États séduits par les thèses liberticides et autoritaires des ploutocrates parce que cette technologie offre des avantages insoupçonnés dans la surveillance des citoyens (la reconnaissance faciale (7), par exemple), le rêve néolibéral de réduire l’être humain à un simple consommateur (l’IA au service de la publicité ciblée), et la mise en place d’outils de répressions toujours plus sophistiqués (le scan des réseaux sociaux en appui de la politique migratoire de l’administration Trump (8), par exemple).
Si le techno-idéalisme est donc devenu l’outil d’influence et de propagande de nos adversaires, la tentation serait d’opter pour une approche radicalement différente portée par le techno-scepticisme... Un choix politique tout aussi risqué.
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Le techno-scepticisme présente, à sa façon, des formes de dangers
dont le premier serait de penser que nos sociétés pourraient s’affranchir du progrès scientifique.
En effet, cette approche n’arrêtera pas la marche du progrès, combien même ce progrès équivaut parfois à une régression sur le plan moral. J’en veux pour preuve l’incapacité flagrante des différents comités éthiques à cadrer les usages de technologies potentiellement destructrices pour l’humanité, les autres êtres sentients et les écosystèmes. L’avis du comité éthique de défense du 29 avril 2021 sur l’intégration de l’autonomie dans les systèmes d’armes létaux (9), mis en abîme avec l’usage actuel de l’IA de l’armée israélienne dans ses plans de frappe (10), illustre bien l’incapacité de nos dirigeants à socler une réflexion éthique aux technologies duales (11).
De plus, ne pas reconnaître que le progrès scientifique puisse potentiellement être au service d’un agenda politique défendant la justice sociale et la fin des inégalités est, à mon sens, une erreur stratégique. Certes, l’IA semble contredire Schumpeter en promettant davantage de destructions d’emplois que de créations d’autres emplois liées à cette innovation technologique (12). Mais dans une société post-capitaliste privilégiant la réduction du temps de travail, le ”Bonheur Intérieur Brut” et les mécanismes de coopération et de redistribution, une IA alignée avec les objectifs politiques du parti pourrait être un puissant atout pour nous aider à sortir de l’impasse néolibérale qui ne voit le travail que sous la forme d’un système d’oppression et de contrôle des citoyen•ne•s. Essayons donc de ”ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain” lorsque nous parlons systématiquement des dangers liés aux nouvelles technologies en faisant fi de leurs apports indéniables pour protéger nos acquis sociaux, les êtres sentients et les écosystèmes (13).
D’ailleurs, le techno-scepticisme, présenté sous une forme caricaturale, semble davantage servir l’agenda techno-fasciste plus qu’il ne le combat. La tentation de simplifier la critique du progrès en un débat entre technophiles et technophobes (14) est une pratique éculée des représentants de la Big Tech qui souhaitent voir s’effacer toute les régulations politiques et éthiques à l’encontre de leur business, le plus souvent, je le répète, au service d’un agenda liberticide et autoritaire. Faut-il vraiment s’étonner de la croisade d’Elon Musk et de Mark Zuckerberg pour empêcher l’Union Européenne de réguler le marché du numérique (15) quand on voit les ravages de la désinformation automatisée au profit des administrations ouvertement fascistes, la première desquelles étant celle de Donald Trump ?
Comme le techno-scepticisme n’est pas exempt de reproches, n’est-il pas temps de creuser une approche politiquement plus raisonnée fondée sur la technocritique?
En effet, mon avis est que nous avons désormais besoin d’intégrer cette notion dans nos réflexions politiques et d’expliquer aux militant•e•s cette décision.
Il s’agirait ici de remplacer le techno-scepticisme par la technocritique via une formation préalable. Avoir un avis éclairé sur les risques liés à la recherche sur la chiralité des molécules (16), sur l’IA, le CRISPR CAS 917, (désolé pour ce name-dropping!) ou sur toute autre innovation technologique au nom savant susceptible de menacer les êtres sentients, nos modèles sociétaux et les écosystèmes, permettrait d’appuyer des approches complexes faites de priorisations, de contrôles, de mises sous tutelle, voire d’abandons de projets de recherche et d’innovations technologiques analysées comme déraisonnables. Cela permettrait d’être plus audible sur les scènes politique et scientifique où les positions du parti sont trop souvent caricaturées sous la forme d’un refus systématique de la modernité (18).
En tant que forme de contradiction du techno-idéalisme la plus réfléchie, la technocritique permettrait alors de reprendre l’initiative en recentrant les débats sur les objectifs du parti et son programme. Des initiatives comme la Climate Tech (19) semblent aller dans le bon sens, mais encore faut-il qu’elles soient alimentées par un système de valeurs reposant sur la lutte contre les injustices sociales, contre toutes les formes d’oppression et sur la défense des êtres sentients comme des écosystèmes.
Ainsi, une prise de recul solidement argumentée forcerait les adversaires politiques du parti à rendre des comptes sur les technologies moralement condamnables (20) qu’ils tentent d’imposer à la société. À ce titre, l’astrophysicien Aurélien Barrau adopte une approche particulièrement saine vis-à-vis des nouvelles technologies et de la propagande techno-idéaliste (21). Il est grand temps de confronter les détracteurs du parti à leurs contradictions, voire à leurs sophismes, au travers d’un questionnement systématique de l’impact du progrès sur les êtres sentients et les écosystèmes (22).
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Par son analyse poussée des problématiques et des effets liés au innovations technologiques, la techno- critique permettrait donc d’intégrer cette forme de conscience si chère à Rabelais dans son aphorisme de la science (23) qui préfigurait déjà les dérives d’une approche amorale du progrès.
Aux personnes qui ont pris le temps de lire cet article, j’espère vous avoir convaincues ou, à défaut, interrogées, sur le fait que l’approche technocritique devrait impérativement faire partie du ”fond de sac” militant afin de nous permettre de lutter efficacement contre des adversaires politiques souvent pétris par le techno-solutionnisme. D’ailleurs, l’émergence de ce thème dans la littérature démontre l’inquiétude grandissante d’une partie de l’opinion sur l’avènement de ce monde dystopique (24). Mais cette recommandation n’est pas indemne de toute critique.
Comment influer sur la marche du progrès quand la Loi de Gabor (25) affirme qu’il est impossible de s’y opposer? Comment devons-nous nous positionner sur la question de l’IA générative ?
Comme Aurélien Barrau aime à le rappeler, il faut d’abord nous interroger sur les choix sociétaux qui s’offrent à nous. L’avantage, c’est que le parti a déjà un programme pour les formuler. Ensuite, par rapport à ces choix, une réflexion collective doit être menée quant à la finalité des projets de recherche et des innovations technologiques (actuels et futurs) et le travail d’analyse nécessaire pour avoir un avis éclairé sur ces derniers. De fait, cette approche nécessite d’abord d’expliciter, collectivement et individuellement, nos objectifs de vie, nos valeurs et nos idéaux. Sans cette étape préalable, l’évaluation de chaque avancée scientifique tournera à des débats stériles qui seront probablement exploités à notre détriment pour pousser plus avant l’agenda techno-fasciste actuel (26). Alors, la technocritique, est-ce que cela vous tente ?
(1) en incluant dans le terme technologie ses innovations et les projets de recherche.
(2) article Wikipedia accessible à l’adresse internet
(3) ploutocratie : gouvernement par les plus fortunés. Définition du Robert.
(4) la technologie au service de l’environnement et du bien-être, lien vers l’article de l’Est Républicain
(5) action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social : la propagande électorale. Définition du Larousse.
(6) Urgence écologique : la technologie ne nous sauvera pas. Vidéo Blast de Pamela Moritz
(7) La discrète montée en puissance de la reconnaissance faciale dans Le Monde
(9) l’avis, consultable sous ce lien internet, avait alors permis d’expliquer le choix français, à l’époque, de parler de SALIA (systèmes d’armes létaux intégrant de l’autonomie) plutôt que de SALA (systèmes d’armes létaux autonomes) pour rassurer nos élus sur le besoin de garder l’être humain dans la chaîne de décision des systèmes d’armes français de plus en plus automatisés.
(10) Guerre à Gaza : l’IA au service des frappes israéliennes, lien vers l’article de l’IFRI
(11) c’est-à-dire une technologie pouvant avoir un usage à la fois civil et militaire, comme le nucléaire par exemple.
(12) pour se faire une idée de l’impact social et économique...
(13) pour les plus sceptiques, je vous invite à évaluer le succès du remplacement des CFC par d’autres produits moins nocifs pour préserver la couche d’ozone, ou l’apport de l’utilisation du scanner en éthologie dans notre compréhension de l’activation des zones neuronales chez les animaux non humains.
(14) l’article du Point de 2020 de Ferghane Azihari sur ”Comment l’opposition au progrès devient dangereuse” illustre bien les reproches simplistes à l’encontre des techno-sceptiques
(15) à ce sujet, lire l’article ”Numérique : quelle riposte européenne aux offensives de Donald Trump, Elon Musk et Mark Zuckerberg?”
(16) sur le principe de chiralité des molécules, lire les risques induits par le développement des bactéries miroirs dans la question n°7650 de M. Fabrice Lebrun au JO du 17 juin 2025, lien internet
(17) acronyme de l’expression ”clustered regularly interspaced short palindromic repeats-associated protein 9”, plus connu sous sa métaphore de ciseau génétique, c’est un dire une technique permettant de modifier l’ADN.
(18) pour en sourire, lire l’article de Reporterre ”Le retour de la bougie”
(19) pour se faire une idée de l’initiative Climate Tech
(20) sous l’angle arétiste, déontologiste et conséquentialiste...
(21) il y en a tant, mais sa vidéo de 2024 à la maison de la poésie est assez stimulante. ”Aurélien Barrau démonte Elon Musk et la conquête spatiale”
(22) comme celui de défendre l’indépendance énergétique de la France par le développement de sa filière nucléaire quand la totalité de l’uranium fourni par la société Orano provient de ses mines à l’étranger (Niger, Canada et Kazakhstan).
(23) ”...science sans conscience n’est que ruine de l’âme...” Rabelais, Pantagruel, 1532
(24) pour les personnes curieuses, ”technocritique : starter kit”
(25) ”Tout ce qui est techniquement faisable, possible, sera fait un jour, tôt ou tard.”
(26) pour se faire une idée de cet agenda, visionner la vidéo de Blast ”Musk, Trump... La révolution technofasciste”
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