Aller au contenu
Je fais un don Je rejoins la REV
Retour aux actualités

Par Pierre Ducré, musicien classique et sympathisant de la REV

La perturbation du concert de l’orchestre philharmonique d’Israël, le 6 novembre dernier à la Philharmonie de Paris, suscite des réactions politiques de condamnation au nom d’une prétendue « innocence » de la musique. Citons comme exemples celles d’Olivier Faure (X, 7/11/2025) : « La musique ne bombarde personne », et de Sandrine Rousseau (BFM, 10/11/2025) : « L’art est au-dessus de tous les conflits ».

Au vu de ce type de réactions, il semble nécessaire de rappeler que la musique n’est pas une simple abstraction bienveillante flottant au-dessus du monde réel. Pour exister, elle a besoin de lieux pour être jouée et entendue, d’instruments de musique et, avant tout, d’êtres humains pour la produire. Combien les bombardements israéliens à Gaza ont-ils tués de musiciens et de futurs musiciens, à l’image de Lubna Alyaan, jeune violoniste de quatorze ans, assassinée le 21 novembre 2023 avec toute sa famille ? Combien de lieux de pratique musicale ont-ils été anéantis ? L’un des bâtiments du conservatoire Edward Saïd à Gaza a été entièrement détruit par un bombardement israélien. Combien d’instruments gisent sous les décombres ? Combien de lieux de culture ou de patrimoine, sites culturels ou historiques ?

Si les artistes avaient voulu jouer leur rôle, c’est-à-dire, selon les belles paroles d’Olivier Faure, « ouvrir le dialogue, ignorer les frontières, créer des ponts entre les cultures », ils auraient pu le faire à partir de la musique même qu’ils incarnent, les œuvres symphoniques de la culture occidentale. Ils auraient pu jouer par exemple la neuvième symphonie de Beethoven, notamment le chœur final où figure ce vers de Schiller « Alle Menschen werden Brüder » (« tous les hommes deviennent frères »). Ils auraient pu jouer le War Requiem de Britten, écrit après la première guerre mondiale. Ils auraient pu jouer Le Paradis et la Péri de Schumann, où la Péri découvre que « le présent le plus précieux » aux yeux du ciel (ici d’Allah), celui qui ouvre les portes du paradis, est la larme de repentir du meurtrier : « une goutte sur le pays d’Egypte, brûlé par la canicule de juin, qui tombe de la lune, d’une telle vertu salvatrice qu’aussitôt le démon de la peste disparaît ».

Il était aussi possible d’ « ouvrir le dialogue » en-dehors de la musique, par une prise de parole ou une « contextualisation », comme le réclamait un communiqué de la CGT Spectacle du 30 octobre. A minima, l’affirmation d’une solidarité avec tous les artistes palestiniens tués, blessés, ou empêchés d’exercer leur art, aurait été bienvenue.

Rien de tout cela n’a eu lieu. En revanche, l’orchestre a cru bon de jouer l’hymne de l’état d’Israël, suspecté en tant que tel (non pas seulement certains de ses dirigeants) de toutes sortes de crimes abominables (apartheid, crimes de guerre, génocide) par la cour internationale de justice.

Dès lors, quelles qu’aient pu être les prises de positions individuelles respectables du chef d’orchestre ou des musiciens pris en particulier, c’est objectivement la portée de l’évènement comme blanchiment des crimes de l’état d’Israël qui se trouvait confirmée, comme manière particulièrement répugnante de se draper dans la beauté et la noblesse de « l’art », alors même que l’état dont on se fait le porte-voix agresse de manière barbare la culture palestinienne.

L’intervention de quatre personnes munies de torches et, semble-t-il, de boules puantes n’était en rien une censure de ce concert, comme on l’entend dire sottement. La censure est une action administrative de l’état, qui est aujourd’hui, malheureusement, très souvent confondue avec les actions de protestation visant à dénoncer un discours dominant. En revanche, la perturbation du concert a admirablement dévoilé la véritable nature de la manifestation : oui, ce concert fumait comme fument les bâtiments bombardés, oui, il puait comme les milliers de cadavres entassés sous les décombres de Gaza.

Second dévoilement, non prévu celui-ci : en agressant, en molestant les quatre manifestants, une partie du public bien propre, bien rasé, douché, habillé, poli et courtois de ce concert révélait soudainement en pleine lumière une nature brutale, violente, prête à surgir derrière le masque de la bienséance et de l’amour paisible de l’art.

En tant que musicien, il me paraît nécessaire d’affirmer, dans ce moment particulier :

  • Qu’un état ou ses soutiens ne peuvent se prévaloir de la sacralité d’un concert de musique classique au nom de la culture lorsque cet état détruit par ailleurs avec une grande barbarie des lieux de culture et assassine de nombreux artistes.
  • Qu’un concert de musique classique n’est pas par essence, en tous temps et en tous lieux, un lieu de pure contemplation esthétique placé sous la protection des Muses : il peut être bien d’autres choses. Si l’on choisit d’en faire le lieu de la promotion d’un état, alors il ne faut pas se plaindre ni s’étonner des réactions.
  • Que les musiciens classiques ont intérêt à réfléchir à ces sujets et à ne pas se réfugier dans l’illusion qu’ils peuvent exercer leur métier dans le seul amour de l’art, sans considération des circonstances dans lesquelles ils jouent. Faire ou écouter de la musique n’est aucunement, en soi, un acte de résistance contre la barbarie. Ce peut être aussi une fuite hors du monde, un déni de notre appartenance à la société et à ses conflits, et dans certains contextes, une complicité avec des forces oppressives ou meurtrières. À ne pas le comprendre, les musiciens classiques prennent le risque d’être un jour aussi violemment rejetés que les pouvoirs qu’ils couvrent, et d’entraîner dans leur déchéance les œuvres artistiques du passé, qu’ils prétendent servir mais dont ils trahissent le message.

_________________

Références :

https://www.diapasonmag.fr/a-la-une/dans-la-bande-de-gaza-le-conservatoire-national-continue-denseigner-la-musique-58368.html

https://www.radioclassique.fr/international/recit-a-gaza-le-conservatoire-edward-said-est-detruit-mais-les-cours-de-musique-se-poursuivent-tant-bien-que-mal/

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/02/14/a-gaza-les-bombes-israeliennes-effacent-le-patrimoine-de-l-enclave_6216433_3210.html

Communiqué de la CGT Spectacle : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1242850191220301

Vos commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire pour cet article

The comment section for this post has been closed.