Loi d'urgence agricole : notre santé, nos enfants et nos territoires sacrifiés sur l'autel de la compétitivité
Le 31/08/26
Par Irfaan Burahee, docteur en géographie, conseiller municipal à Bonneuil-sur-Marne (94), référent départemental REV du Val-de-Marne.
Le 18 août 2026, Emmanuel Macron a promulgué la loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Publiée au Journal officiel le lendemain, elle rouvre la porte, sous conditions, à deux insecticides interdits en France depuis 2018 : l'acétamipride et le flupyradifurone. Le gouvernement la présente comme une réponse à la détresse agricole et à la « concurrence déloyale » des importations européennes.
Nous disons les choses autrement : cette loi ne protège pas les agriculteurs, elle protège un système. Un système qui épuise les sols, empoisonne l'eau, tue les pollinisateurs et qui, preuves scientifiques à l'appui, augmente le risque de cancer chez celles et ceux qui vivent et travaillent près des champs traités. Ce texte n'est pas une urgence agricole. C'est le renoncement organisé à protéger le vivant.
Une brèche, pas une exception encadrée
Le texte autorise l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) à accorder, filière par filière (betteraves, noisettes, pommes, cerises), des dérogations d'un an, renouvelables deux fois. Soit jusqu'à trois ans d'usage pour des molécules que la France avait elle-même jugées trop dangereuses pour rester sur son sol. Le gouvernement met en avant l'encadrement scientifique de la mesure. Mais un poison encadré reste un poison. Cette loi s'inscrit dans la continuité directe de la loi Duplomb de 2025 : ce que le Conseil constitutionnel avait partiellement censuré au nom de la Charte de l'environnement revient, un an plus tard, sous une forme à peine remaniée. Le message envoyé aux citoyens, aux 2,1 millions de signataires de la pétition contre la loi Duplomb, est clair : ce que la démocratie refuse une fois, l'exécutif le lui représente jusqu'à ce qu'elle cède.
Le cancer, angle mort du débat public
Les données scientifiques disponibles aujourd'hui sont sans ambiguïté : l'exposition aux pesticides est un facteur de risque de cancer, documenté à la fois chez les agricultrices et les agriculteurs et chez les riverains des zones traitées.
Chez les agriculteurs, la cohorte AGRICAN (Agriculture & Cancer), la plus grande étude jamais menée sur la santé en milieu agricole en France, suit depuis 2005 plus de 180 000 exploitant.e.s et salarié.e.s agricoles. Elle a déjà permis de documenter près de 20 000 cancers parmi ses participant.e.s et met en évidence des surrisques précis : le risque de cancer de la prostate est élevé chez les éleveurs bovins et les arboriculteurs, et il double chez les arboriculteurs traitant chimiquement des parcelles de plus de 25 hectares. Des liens sont également établis entre pesticides organochlorés et cancer du sein, entre triazines et cancer de l'ovaire. Ces cancers professionnels ne sont pas des accidents statistiques : ce sont les agriculteurs eux-mêmes, celles et ceux que cette loi prétend défendre, qui paient le prix sanitaire du modèle qu'elle prolonge.
Chez les riverains, et en particulier chez les enfants. L'étude nationale GéoCap-Agri a établi qu'à moins d'un kilomètre d'une résidence, plus la densité de vignes traitées est élevée, plus le risque de leucémie aiguë chez l'enfant augmente, un surrisque de 3 à 10 % selon la densité viticole. Ce résultat scientifique a été obtenu après des années de mobilisation citoyenne, notamment à Preignac, en Gironde, une commune de deux mille habitants entourée de vignes où quatre cancers pédiatriques ont été recensés entre 1999 et 2012. À la même période, dans le Nord, des riverains d'Houplin-Ancoisne alertaient sur treize cas de cancer répertoriés dans seulement vingt-huit foyers en bordure d'une grande exploitation agricole. Ces territoires ne sont pas des exceptions isolées : ils sont les sentinelles d'un phénomène plus large, que la recherche commence tout juste à quantifier à l'échelle nationale. Une étude franco-péruvienne publiée en avril 2026 a montré que, dans les zones les plus exposées à la dispersion de pesticides, même non classés cancérogènes avérés pris isolément, le risque de développer un cancer était en moyenne 150 % plus élevé, du fait des effets combinés de ces molécules entre elles. C'est l'effet cocktail, aujourd'hui documenté, mais toujours absent des critères d'homologation des pesticides en France et en Europe.
Face à ces données, la réglementation actuelle est dérisoire : la zone de non-traitement autour des habitations n'est que de 3 à 10 mètres pour la viticulture. Des associations de riverains et de médecins réclament depuis des années des périmètres de protection réels autour de tous les lieux de vie comme les écoles, crèches, terrains de sport et habitations. Cette loi ne répond à aucune de ces demandes. Elle rouvre au contraire l'usage de nouvelles substances, sans même attendre que l'effet cocktail soit intégré à l'évaluation des risques.
La géographie d'une injustice sanitaire et environnementale
Ce n'est pas un hasard si le cancer pédiatrique frappe davantage à Preignac qu'ailleurs. C'est une question de géographie : la proximité au foncier agricole intensif, la densité des cultures traitées, l'orientation économique d'un territoire vers l'exportation déterminent qui respire, boit et grandit à proximité des molécules les plus problématiques. La santé environnementale a une carte, et cette carte recoupe très précisément celle des grands bassins de production intensive (betteravier, viticole, arboricole) que cette loi vient précisément renforcer.
Cette géographie de l'exposition sanitaire se double d'une géographie de l'accès à l'eau. La loi facilite la construction de nouveaux ouvrages de stockage, avec un objectif de doublement des volumes d'ici 2035, et donne aux préfets un pouvoir élargi de dérogation aux règles de gestion locale de l'eau. En pleine sécheresse historique en 2026, ce choix organise un partage de la ressource structurellement favorable aux filières les plus intensives et les plus tournées vers l'export, au détriment du maraîchage vivrier, de l'élevage extensif et des petites exploitations qui font vivre les campagnes plutôt que les marchés financiers. Les territoires qui subissent déjà le plus les pesticides sont souvent les mêmes qui subiront demain le plus la captation de l'eau.
Cette même logique de dérégulation touche l'élevage. L'article 17 de la loi habilite le gouvernement à légiférer par ordonnance pour sortir les bâtiments d'élevage du régime des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE) et créer, dans les douze mois, un cadre spécifique qui relève les seuils d'autorisation pour les bovins, les porcs et les volailles. Présentée comme une simplification administrative, cette mesure retire un outil de contrôle environnemental au moment même où elle facilite l'agrandissement des structures les plus intensives. Les mêmes qui, dans la cohorte AGRICAN, exposent le plus leurs travailleurs aux pathologies documentées plus haut. Le paradoxe est saisissant : le régime ICPE ne couvre aujourd'hui que 2 % des élevages, mais 60 % des animaux qui y vivent ; le détricoter revient donc à déréguler précisément là où la concentration animale est la plus forte. Le texte prévoit par ailleurs de remplacer la réunion publique par une simple permanence en mairie, restreignant encore la participation citoyenne aux projets d'agrandissement. Et cette dérégulation avance sans le moindre objectif chiffré de réduction, alors que l'élevage pèse pour 14,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et que le seul méthane entérique (produit par la digestion des ruminants) et les déjections animales représentent 39 mégatonnes de CO2 équivalent chaque année en France. Ici encore, le texte choisit la taille plutôt que la diversité, l'intensification plutôt que la résilience des territoires et du climat.
Enfin, il y a une géographie de la dépendance réglementaire : en réintroduisant des molécules interdites au nom de l'alignement sur les règles européennes, la France ne retrouve pas sa souveraineté : elle s'aligne sur le plus faible dénominateur commun d'un marché intérieur qu'elle pourrait, au contraire, tirer vers le haut. La vraie réponse à la « concurrence déloyale » n'est pas de rejoindre le moins-disant sanitaire de nos voisins, mais de porter, à l'échelle européenne, l'harmonisation des normes par le haut et ainsi de protéger, chez nous, celles et ceux qui ont fait le choix de l'agroécologie plutôt que de les fragiliser par une concurrence interne faussée.
Une loi de marché, pas une loi du vivant
Les agriculteurs traversent une crise réelle : prix trop bas, charges croissantes, concurrence internationale peu régulée. Nous ne le nions pas. Mais ce gouvernement a fait un choix : ajuster le système plutôt que d'en sortir. Moins de normes, plus de rendement à court terme, une agriculture pensée comme marchandise plutôt que comme écosystème vivant dont dépend notre santé collective. Cette loi ne répare rien. Elle prolonge, pour trois ans renouvelables, un modèle qui épuise les sols, les nappes phréatiques, la biodiversité. Cette loi maintient les agriculteurs eux-mêmes sous la pression permanente des cours mondiaux, sans jamais s'attaquer à la racine du problème : un système agro-industriel et une grande distribution qui captent la valeur pendant que les paysans et les riverains en paient le prix sanitaire.
Nous portons une autre géographie possible : celle de filières relocalisées, de cultures diversifiées et adaptées aux sols et aux climats de chaque territoire, d'une juste rémunération des paysans par les prix plutôt que par la dérégulation, d'une gestion de l'eau pensée à l'échelle des bassins versants plutôt qu'au profit des cultures les plus intensives, et d'une santé environnementale qui protège d'abord celles et ceux qui vivent près des champs.
Refuser ce monde-là
Cette loi n'est pas un simple ajustement technique. Elle apparait clairement comme un choix de société, assumé, qui décide que la compétitivité d'un modèle agro-industriel à bout de souffle vaut plus que la santé des populations et de la biodiversité. Ce choix n'est pas une fatalité. Il est politique, donc il peut être renversé.
Plus de deux millions de citoyens ont déjà signé la pétition contre la loi Duplomb. Ce chiffre montre que de nombreux citoyen.ne.srefusent déjà ce que nos gouvernants s'obstinent à imposer. Une proposition de loi visant à abroger ces dérogations est annoncée pour le 29 octobre à l'Assemblée nationale. Ce rendez-vous ne doit pas rester une bataille de couloirs parlementaires : il doit devenir le moment où la rue, les territoires et les urnes parlent d'une seule voix.
Nous refusons le faux choix qu'on nous impose entre la survie économique des agriculteurs et la protection du vivant. Ce choix est une fiction entretenue par celles et ceux qui profitent du système actuel (la grande distribution, l'agro-industrie, la finance agricole) pendant que les paysans s'épuisent et que les riverains tombent malades. Il ne s'agit pas d'opposer les agriculteurs aux écologistes : les uns et les autres sont les victimes du même modèle, et les premiers alliés d'une transformation réelle.
La Révolution Écologique pour le Vivant ne demande pas un aménagement de plus à ce système. Elle appelle à en sortir : à réinventer une agriculture qui nourrit les territoires sans les empoisonner, qui rémunère le travail plutôt que la spéculation, qui protège l'eau, les sols et le vivant plutôt que les marges des multinationales de l'agrochimie. Ce combat se mène partout : dans les champs, dans les conseils municipaux, dans la rue et dans les urnes.
Il en va de la santé de nos enfants, de la vitalité de nos territoires, et de notre capacité collective à choisir, enfin, le vivant plutôt que le productivisme à tout prix.
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