Mondial 2026 : quand le ballon rond roule sur une planète qui brûle
Le 23/06/26
Entre crise écologique, géopolitique sous tension et football confisqué aux pauvres, la Coupe du Monde 2026 est un miroir grossissant de nos contradictions.
Par Irfaan Burahee, docteur en géographie, spécialiste des questions de sport santé, conseiller municipal à Bonneuil-sur-Marne (94), référent départemental Val-de-Marne REV.
Le coup d’envoi de la Coupe du Monde 2026 a retenti le 11 juin. Des milliards d’yeux sont actuellement braqués sur les stades américains, mexicains et canadiens. Le football, sport universel par excellence, réunit comme jamais. Mais derrière l’euphorie du spectacle, trois questions brûlantes méritent d’être posées : celle de la planète qu’on laisse à nos enfants, celle des frontières qu’on ferme au nom de la politique, et celle d’un sport populaire qui devient l’apanage des puissants sous nos yeux.
Pour nous, militants de la Révolution Écologique pour le Vivant, ce Mondial n’est pas une simple compétition sportive. C’est un concentré de toutes les batailles que nous menons au quotidien : contre la destruction du vivant par un modèle économique hors de contrôle, contre le racisme institutionnel qui hiérarchise les vies humaines, contre un capitalisme qui transforme chaque moment de joie collective en marchandise. Car pour nous, l’urgence écologique n’est pas séparable de l’urgence sociale et de la lutte contre toutes les dominations. Un ballon qui roule sur une planète en feu, dans un stade fermé aux pauvres et à certaines nations : c’est notre monde en miniature.
La plus grande Coupe du Monde... et la plus polluante de l’histoire
Annoncée comme la plus écologique jamais organisée, la Coupe du Monde 2026 risque d’être en réalité la plus polluante de l’histoire du football. La FIFA s’est engagée à réduire de moitié ses émissions d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone en 2040. Mais ses choix d’organisation pour les Mondiaux 2026 et 2030 interrogent directement sa capacité à tenir cette promesse. Compétitions étendues, organisées sur plusieurs pays et continents : tout pousse à multiplier les déplacements en avion. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, prend lui-même deux fois par jour un jet privé fourni par Qatar Airways pour aller regarder les matchs — un périple dont le coût total est estimé entre 400 000 et 800 000 euros pour l’ensemble de la compétition, révèle The Guardian. Face aux critiques, sa réponse : « Il est parfois bon de se détendre. »
Comme le souligne Justine Birot, directrice à l’Association de l’Institut du Sport Durable et co-initiatrice des travaux menés au Shift Project sur le sport, dans cette fuite en avant, la volonté de lutter contre le changement climatique semble passer au second plan. Le rapport du think-tank New Weather va plus loin encore : la FIFA porte selon lui « une immense responsabilité mais fait preuve d’une grave lacune en matière de climat, négligeant son devoir de protection ».
Le format à 48 équipes réparties dans 16 villes sur trois pays, les partenariats avec des géants pétroliers comme Aramco — partenaire majeur de la FIFA — , tout cela révèle une institution qui pratique le greenwashing institutionnel à grande échelle : une « campagne carton vert pour la planète » d’un côté, des avions qui sillonnent le continent de l’autre.
Ce greenwashing n’est pas une exception — c’est le fonctionnement normal du capitalisme. Il rachete sa mauvaise conscience climatique avec quelques labels verts, tout en continuant l’extractivisme et la surproduction. Aramco au Qatar, Aramco à la FIFA : c’est le même système, les mêmes acteurs, la même logique. Les grands événements sportifs ne peuvent plus être exemptés du devoir de sobriété. Nous ne demandons pas l’abolition du football. Nous demandons qu’il s’inscrive dans les limites planétaires, comme tout le reste des secteurs économiques doivent le faire.
La FIFA : un État dans l’État, un pouvoir sans limites
Avant de comprendre ce qui se passe au Mondial 2026, il faut comprendre ce qu’est réellement la FIFA. Comme l’analyse Carole Gomez, sociologue du sport à l’Université de Lausanne, l’institution s’est éloignée des réalités du football pour devenir un acteur économique et politique global. Non pas une fédération sportive comme les autres, mais une organisation qui a progressivement construit un pouvoir extraterritorial sans équivalent : exonérations fiscales massives, immunité juridique pour ses dirigeants, contrôle total sur les stades et leur périmètre. Elle fonctionne comme un État dans l’État, avec sa propre diplomatie, ses propres règles, ses propres intérêts.
Dix ans après le « FIFAgate » — le scandale de corruption qui avait éclaté en 2015, révélant des décennies de pots-de-vin et d’attribution frauduleuse des Mondiaux — rien n’a fondamentalement changé. Gianni Infantino, élu en 2016 sur la promesse d’une gouvernance plus transparente, incarnait alors le renouveau attendu. Mais une décennie plus tard, le constat est sévère : loin d’avoir rompu avec les pratiques du passé, l’institution paraît s’y être réinstallée. Comme le documente Simon Bolle, journaliste à L’Équipe dans son enquête « FIFA Connection : enquête sur le système Infantino » (Flammarion, mai 2026), on observe une reproduction des mécanismes qu’il dénonçait : centralisation et opacité décisionnelle, dépendance des fédérations à un système de financement qui entretient des logiques de fidélité politique. Les recettes cumulées des Mondiaux des clubs et du Mondial 2026 devraient atteindre 13 milliards de dollars pour la période 2023-2026 — une manne qui garantit à Infantino une majorité structurelle quoi qu’il arrive, notamment auprès des fédérations africaines et asiatiques les plus dépendantes des redistributions FIFA. Il a en outre habilement manœuvré pour contourner la limite des mandats et rester potentiellement en poste jusqu’en 2031.
Mais ce qui a radicalement changé, c’est la stature d’Infantino lui-même. Présent dans les sommets internationaux, proche de chefs d’État comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Mohammed ben Salmane, il agit désormais à la frontière du sport et de la diplomatie. La FIFA n’est plus seulement une institution sportive, mais un acteur politique de stature internationale — sans pour autant être soumise aux contraintes démocratiques que doivent respecter les États. Ce modèle, pour nous anticapitalistes, est une illustration parfaite de ce que nous combattons : une structure de pouvoir opaque, non élue, accumulant des richesses colossales extraites de la passion de millions de gens, et s’affranchissant des règles communes au nom de sa propre loi.
Le Mondial sous l’empire de Trump : géopolitique et double standard
Quand les États-Unis, le Canada et le Mexique ont obtenu l’organisation du Mondial en 2017, les trois voisins s’entendaient encore. Aujourd’hui, Trump a imposé des droits de douane massifs sur leurs marchandises, menacé d’annexer le Canada et mené des politiques migratoires qui ciblent les populations des pays voisins. Ce Mondial est le premier de l’histoire à se jouer dans un contexte de guerre commerciale entre ses propres co-organisateurs.
La remise en 2025 d’un « prix de la paix » à Donald Trump lors du tirage au sort des équipes pour les poules de la Coupe du monde illustre l’évolution d’Infantino vis-à-vis d’un président qui venait de lancer des frappes contre l’Iran et d’organiser l’enlèvement du président Maduro au Venezuela. L’organisation FairSquare a déposé une plainte formelle auprès du comité d’éthique de la FIFA pour violation de la neutralité politique. Elle a été classée sans suite. Le Comité International Olympique a fait de même.
Ce partenariat n’est pas né du hasard : la FIFA a besoin de Washington pour que le Mondial soit un succès à 13 milliards de dollars. Et Trump a besoin du Mondial pour renforcer son image à l'international. Chacun protège ses intérêts économiques. Et dans ce contexte, les droits humains ne sont qu’une variable d’ajustement. Comme le résume Pascal Boniface, directeur de l’IRIS : « Infantino est autoritaire en interne, mais il cède aux puissants. Et face à Trump, qui est le plus exigeant de tous, il cède encore plus. » (La DH/Les Sports+, 10 juin 2026).
Supporters interdits, nations humiliées : la discrimination concrète
Le cas le plus symbolique est celui de l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Arkan, meilleur arbitre africain 2025, désigné par la FIFA et refoulé à Miami après onze heures d’interrogatoire et plusieurs heures de rétention, avant d’être mis dans un avion retour direction Istanbul. Jamais dans toute l’histoire du Mondial un officiel désigné par la FIFA ne s’était vu interdire l’accès au pays organisateur. Il est rentré en héros à Mogadiscio. La FIFA, elle, n’a pas condamné.
Dès décembre 2025, Trump a signé un décret suspendant l’entrée sur le sol américain des ressortissants sénégalais et ivoiriens. Résultat : pour la première fois de leur histoire en Coupe du monde, la Côte d’Ivoire et le Sénégal disputent ce Mondial sans délégation officielle de supporters. Six membres du comité exécutif de la Fédération sénégalaise ont été refoulés. En Haïti, le sélectionneur Sébastien Migné a dû interpeller Trump en personne pour que les supporters haïtiens puissent rejoindre les stades. La sélection iranienne, privée d’une quinzaine de membres de son encadrement, est contrainte à faire des allers-retours après chaque match aux Etats-Unis pour regagner son camp de base à Tijuana au Mexique.
Par ailleurs, l’ICE, la police de l’immigration américaine, a arrêté plus de 167 000 personnes dans les villes hôtes en un an et a confirmé sa présence aux abords des stades.
L’exclusion des supporters sénégalais, ivoiriens et haïtiens n’est pas une question administrative. C’est du racisme d’État. Ce sont des peuples noirs et du Sud global, ciblés par des décrets discriminatoires, qui sont privés d’un événement planétaire. Nous ne pouvons pas ignorer que les premiers touchés par la crise climatique sont aussi les premiers touchés par le racisme : les peuples du Sud, les communautés noires et racisées.
Où sont ceux qui réclamaient le boycott de la Russie et du Qatar ?
Football Supporters Europe a qualifié la politique tarifaire du Mondial 2026 de « trahison monumentale ». Les questions de droits humains, déjà au cœur des controverses lors du Mondial 2022 au Qatar, se posent à nouveau et avec une acuité bien plus grande.
En 2022, des gouvernements européens portaient des brassards arc-en-ciel, des tribunes réclamaient le boycott, des médias étaient parcourus d’indignation. En 2026, les faits sont objectivement plus graves : nations entières privées de leurs supporters pour des raisons raciales, arbitre détenu et expulsé, police de l’immigration aux abords des stades, alliance entre la FIFA et un chef d’État en guerre, plainte d’éthique classée sans suite. Et pourtant c’est le silence.
Pascal Boniface le rappelle : ni la Russie ni le Qatar, pourtant vivement critiqués en leur temps, n’avaient créé autant de difficultés pour accueillir des équipes étrangères, des supporters ou des officiels. Et il faut se souvenir que la FIFA n’avait déjà pas bougé quand Trump avait menacé des nations de sanctions si elles ne votaient pas pour la candidature américaine. L’institution n’a pas changé. Elle choisit simplement ses silences en fonction des rapports de force.
La FIFA elle-même, qui se prétend « neutre en matière de politique et de religion », observe une neutralité qui ressemble à de la complicité. La question mérite d’être posée sans détour : est-ce que les droits humains valent moins quand c’est Washington qui les piétine ? Nous refusons ce deux poids deux mesures. Nous disons la même chose à Trump qu’au Qatar ou à Poutine : le football n’est pas à vendre, et la dignité des peuples ne se négocie pas.
Football populaire ou produit de luxe
Le football est né dans les rues et les terrains vagues. Il a toujours été le sport des pauvres, des migrants, des quartiers. En 2026, la grande majorité des billets ont été mis en vente à plusieurs centaines de dollars l’unité.
Pour la finale du 19 juillet, il faut débourser au moins 2 790 dollars pour une place standard, quand les meilleures s’envolent à plus de 9 500 euros (contre environ 1 400 euros au Qatar en 2022). Gianni Infantino promet pourtant un événement capable de rassembler plus de 6 millions de spectateurs dans les stades et jusqu’à six milliards de téléspectateurs dans le monde. Mais qui sera dans les stades ?
Football Supporters Europe, qui avait déjà soulevé la question, a qualifié la politique tarifaire de « trahison monumentale » : le dossier de candidature de 2018 promettait des billets à partir de 21 dollars. Personne ne sait où ils sont passés. La FIFA, elle, parle d’« adaptation aux conditions du marché local ».
C’est la même logique qui privatise l’eau, la terre, les semences, la forêt. La nature et le football partagent le même destin sous le capitalisme : ce qui appartient à tous finit par n’appartenir qu’à quelques-uns. La FIFA est passée d’une association sportive à une multinationale sans actionnaires à satisfaire, sans électeurs à convaincre, sans planète à ménager. Lutter pour un football accessible, c’est lutter pour les communs. C’est lutter pour que la joie ne soit pas un privilège de classe.
Et pourtant. Des milliards de gens dans le monde, les plus pauvres, les plus exclus, regarderont ces matchs sur un petit écran, dans un café de quartier, autour d’une télévision partagée. Un enfant au Mali, une famille à Alger, un ouvrier à Bogotá, tous seront devant l’écran quand leur équipe jouera. Cette dimension-là, personne ne peut encore la marchandiser. C’est elle qu’il faut défendre.
Pour un sport à hauteur d’humanité
La Coupe du Monde 2026 est un révélateur brutal. Elle met à nu trois crises indissociables de notre temps :
- La crise écologique d’un modèle qui détruit le vivant ;
- La crise raciste d’un monde où la couleur de peau détermine votre droit à entrer dans un stade ;
- La crise capitaliste d’une économie qui transforme même le bonheur en produit réservé aux riches.
Et elle révèle aussi la nature profonde de la FIFA : une organisation qui concentre un pouvoir sans limites, sans contrôle démocratique, sans obligation de rendre des comptes, au service de ses propres intérêts financiers et de ceux des grandes puissances.
Pour nous, ces crises ont la même racine. Le même système qui brûle les forêts pour ses profits est celui qui expulse les travailleurs haïtiens et vend des billets à 9 000 euros. Le même système qui refuse les visas aux Sénégalais est celui qui signe des partenariats avec Aramco. Le même système qui renouvelle Infantino par acclamation est celui qui classe sans suite les plaintes pour violation des droits humains. Ce n’est pas une coïncidence. Et c’est contre cela que nous nous battons.
La Révolution Écologique pour le Vivant porte un projet global : une écologie populaire, non élitiste et ouverte sur le monde . Une écologie qui comprend que les peuples du Sud global sont à la fois les premières victimes de la crise climatique et les premiers exclus des événements que le capitalisme organise en leur nom. Une écologie qui sait que défendre le vivant, c’est défendre la dignité de chaque vie humaine.
Le football peut être un vecteur de fraternité et de paix. Mais pour cela, il faut lui redonner son âme. Et pour lui rendre son âme, il faut changer le système qui la lui a volée pour en faire un business lucratif entre les mains d’une élite économique et politique.
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